Frontière

Quand ma grand mère maternelle a décidé de quitter la Pologne pour l’Allemagne j’avais  16 ans. Ce n’était pas un ordinaire déménagement – elle se rendait en Allemagne dans le cadre d’un rapprochement familial, pour y retrouver ses frère et soeurs partis au moment de l’offensive russe en 1945. Ma grand mère, veuve avec cinq enfants en bas âge   à sa charge, a choisi de rester en Silésie, aussi pour s’occuper de ses parents pas tout à fait jeunes mais décidés à affronter, coûte que coûte, ce que l’histoire présentera.

Ma ville natale de Gliwice, du nom allemand Gleiwitz, tristement célèbre pour l’opération Himmler   – l’incident déclenchant la II guerre mondiale, est passée de l’autre côté de la frontière en mai 45 et j’y vu le jour en tant qu’une polonaise d’une mère née en Allemagne et d’un père de pure souche polonaise. ‘Ta grand mère est allée dans une école allemande’ me répétait souvent ma mère et cela se voyait bien par ailleurs. Ensemble, ma mère et ma grand mère, parlaient la plupart du temps allemand, sauf quand elles étaient dans la rue – là c’était mal vu. Mais ma grand mère se trompant régulièrement, commençait sa phrase en polonais d’une prononciation étrange et la finissait en allemand.  J’ai grandi dans ce melting pot en comprenant qu’on pouvait s’exprimer de diverses manières ; mon intérêt pour toutes les « façons de s’exprimer » s’est éveillé tôt et a eu des conséquences importantes au cours de ma vie. En écoutant des chants d’autres pays, j’avais pour habitude de demander à mes parents dans quelle langue chantait-on.

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Les années passaient, le pays progressait, les vieux quittaient le plancher des vaches et on entendait de moins en moins l’allemand dans les rues de Silésie. Et il fut le moment de la visite de Willi Brandt en Pologne en 1970, la première visite d’un chef allemand en Pologne d’après guère, et la génuflexion de Varsovie. Puis un accord signé entre l’Allemagne et la Pologne permettant à quelques 200 000 personnes nées sur les terres de Silésie d’avant la guerre à regagner l’Allemagne. Ma grand mère en faisait parie.                                Je l’accompagnais pour les dernières formalités avant la réception d’un passeport pour ce voyage sans retour et le traitement méprisant de la part des miliciers polonais me mettait en colère. Je ne savais pas encore que quelques années plus tard je recevrai ce même traitement méprisant et empli de haine quand je demanderai à partir pour rejoindre mon mari en France.

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Et nous y voilà, le calendrier à viré dans le 21ème siècles, le climat est plutôt à mixage de population et à effacement des frontières qu’arrive ce moment étrange d’un look en arrière. Nous sommes chez nos amis, un couple mixte comme nous – lui -Allemand, elle – Française et lui décide de me montrer son atlas de géographie de l’école primaire. Il me présente la carte de l’Europe centrale, plus précisément, l’Allemagne et la Pologne en pays limitrophes et me dit de regarder la frontière – étonnement, elle passe sur les territoires d’avant la II guerre mondiale. Je vois ma ville de Gleiwitz droit sur la ligne frontalière, et donc à gauche de celle-ci, ce qui est à présent la Pologne, se trouver en Allemagne. La ligne rouge de frontière est accompagnée d’une phrase en lettres majuscules et en allemand : ‘Pour le moment sous la gestion du gouvernement polonais’. L’atlas date de 1968….

En rentrant à la maison, dans la voiture, je remémore ce qui c’était passé en 1970 avec la visite de Willi Brandt, et les phrases des média, que j’ai trouvé pompeuses à l’époque, parlant de la reconnaissance de la frontière sur l’Oder et Neisse, prennent une autre signification.        Le tout petit détail du chevauchement de la ligne rouge trouvé dans l’atlas, change tant l’histoire qui fait partie de ma vie et me permet, après quarante sept ans, de ressentir l’importance de cette fierté et d’espoir des Polonais. Pour moi, la jeune polonaise d’après guerre, il n’y avait pas à s’attarder sur la reconnaissance de la frontière qui a existé lors de ma naissance et avant même, parce que la guerre faisait partie de l’histoire. Aujourd’hui je ressens fortement comment alors la guerre faisait partie de l’histoire…récente.

 

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