Roopa

La rue est bruyante de klaxons et chaude. J’accoste plusieurs autorickshaws m’adressant en anglais aux conducteurs qui me tournent systématiquement le dos. J’ai un doute sur mon adresse. Pourtant ils doivent la connaître. Ajanoor beach est bien connue ici. 

J’ai probablement un look très désespérée quand quelqu’un se décide de nous prendre et nous pouvons enfin quitter cette fournaise pour l’air de l’océan. Arta respire avec soulagement. Il se sent fatigué depuis ce matin. La pollution doit être à son pique. 

Devant mes échecs de tout à l’heure un doute m’assaille – vais-je retrouver la maison                 de Roopa ? Et Roopa elle même ?

J’observe les paysages qui passent dehors – les trottoirs défoncés, les bicoques qui les bordent, les enfants à moitié nus jouant dans la poussière, la mosquée …

Je reconnais au loin le quartier côtier avec la vue sur l’océan. Je sens déjà la brise rafraîchissante sur mon visage. Bientôt je dirais au rick de s’arrêter et nous descendrons. 

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J’ai tant rêvé de ta venue ici. Je me voyais t’attendant à Roissy, avec un porte-bébé adapté à l’âge pour porter Nivi. À chaque passage à l’aéroport je me voyais dans la foule devant le panneaux  « Arrivée » et une douce sensation vibrait au creux de mon cœur. Je sais que c’était ton grand rêve aussi. 

Je nous imaginais échanger sur la condition féminine en Inde et me posais la question, si je vais devoir déchiffrer tes propos et lire entre les lignes pour bien comprendre ta pensée-clé et ne pas y apposer mes schémas.

Je m’inquiétais pour votre garde-robe et cherchais les moyens les moins onéreux pour vous procurer des vêtements chauds et de notre culture.

Je voyais Arta se perfectionner en anglais par les conversations avec toi et j’imaginais Nivi courir partout dans notre maison lui inconnue.

Y avait-il dans le monde quelqu’un d’autre chérissant un projet semblable au mien ?

Rien ne se passa comme je le pensais. En descendant du rickshaw je n’arrivais pas à retrouver ta maison. A-t-elle changé de couleur entre temps ? Plusieurs maisons, toutes pareilles, se trouvaient dans la configuration des lieux que j’ai mémorisée. Nous avons erré un moment en prononçant ton nom devant des pêcheurs, des ouvrières en pause, des enfants à vélo.

Une jeune fille au loin nous observait depuis quelques minutes et a fini par s’approcher en s’adressant à nous en anglais. Je demandais ton adresse avec insistance m’accrochant a cette opportunité soudaine. La jeune belle et fluette n’a pas quitté son calme et sans répondre à ma question nous invita chez elle. Je l’ai remercié gentiment mais avec un agacement intérieur pour ce détournement de mon but. J’ai expliqué ma venue. Padma, tel était son prénom, reposa son invitation en ajoutant qu’elle nous montrera la maison après. Le soleil baissait déjà en s’approchant de la ligne de l’horizon. Je ressentais un léger dépit et Arta commençait à s’impatienter. 

Nous étions reçu par la famille de Padma et avions découvert, étonnés, une maison de femmes de trois générations, habitant seules, pendant que le papa de Padma travaillait dans sa boutique en Arabie Saoudite. Du inimaginable pour nous. Un sujet bon pour un film… 

Le soleil disparaissait derrière l’horizon quand j’ai ressorti ma question de l’adresse de Roopa et eu une réponse qui m’a atterrée :  » Nous ne pouvons pas te donner son adresse parce qu’elle est la femme de notre cousin qui l’avait épousée contre le gré de sa famille et nous sommes alors fâchées avec eux ». Un autre sujet du film…

Bouleversée mais essayant de garder mon calme j’ai pris congé. Devant la maison, un pied dans une sandale, j’ai entendu mon prénom appelé au loin. Dans l’ombre de la maison voisine se tenait une silhouette que j’ai reconnue comme celle de Roopa. Je n’ai jamais compris comment elle s’était trouvée là et comment elle a su que nous étions chez sa belle-cousine. Cela appartient sûrement à la magie de l’Inde et au secret de la Mère Divine. 

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Roopa n’est jamais venue chez moi. Malgré l’amour, le respect et la modernité de son mari les lois plus puissantes ne lui ont pas permis de voyager seule, femme avec son fils, dans un lointain pays étranger, alors qu’elle est fille d’un pauvre pêcheur sans possession de terre et sans un compte en banque bien garni. 

Combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que les rêves des femmes deviennent palpables ?

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