A travers nos rêves *award winning

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La rue est bruyante de klaxons et chaude. Une foule de piétons, des vendeurs à la sauvette, quelques étales sur les trottoirs troués de vieillesse.  J’accoste plusieurs triporteurs m’adressant en anglais aux chauffeurs qui me tournent systématiquement le dos. Je ne comprends pas leur réaction. Tout d’un coup j’ai un doute sur mon adresse. Pourtant, ils doivent la connaître. Ajanoor beach est bien connue ici.

J’ai probablement un look très désespérée quand l’un d’eux se décide à nous prendre.

-How much ? – je me renseigne, par prudence, du prix de la course.

Le rick ne semble pas comprendre. Dans cette contrée les gens ne parlent pas beaucoup l’anglais. Il vaut mieux s’adresser aux enfants pour converser. Tous les petits adorent s’exercer dans la deuxième langue du pays.

-Meter please. – pour ne pas être lésée je demande qu’il actionne le compteur.

Il grommelle quelque chose d’incompréhensible sans me regarder en face. Je réitère ma question. Cette fois-ci il  répond.

-Minimum – dit-il et montre trois avec ses doigts puis fait un zéro avec l’autre main.

Trente roupies pour le parcours ce n’est pas une mer à boire. Ce parcours peut revenir à 8 roupies quand on est Indien mais je suis habituée à ce qu’on nous demande le prix qui atteint nos portemonnaies d’occidentaux.

Arta monte le premier. Je m’installe à côté de lui sur le siège brulant et nous pouvons enfin quitter la fournaise pour l’air de l’océan. Arta respire avec soulagement. Il se sent fatigué depuis ce matin. La pollution doit être à son pic.

Devant mes échecs de tout à l’heure un brin d’inquiétude m’assaille – vais-je retrouver la maison de Roopa ? Et Roopa elle-même ?

J’observe les paysages qui dansent dehors – les trottoirs défoncés, les bicoques qui les bordent, les enfants à moitié nus jouant dans la poussière, la mosquée toute blanche et les femmes de noir vêtues de la tête aux pieds. Le triporteur cahote sur les nids de poule.

Etre ici est une bénédiction et un challenge. C’est ça le « choc culturel ». L’ambiance générale est posée et décontractée. Les gens se meuvent comme s’ils économisaient leur énergie devant l’ardeur de l’astre du feu. Ils donnent l’impression d’être tenus par un fil invisible qui les relie avec quelque chose de plus profond, plus noble. Fluidité, la suite dans les idées et une présence aiguë. Chacun connaît sa place et sait ce qu’il a à faire mais reste connecté à ce qui se joue autour. Il suffit d’un regard furtif pour avoir un retour, un froncement de sourcils pour attirer l’attention. J’adore cet engagement envers soi et envers l’autre.

Le côté « challenge » c’est le reste – tout ce qui ne rentre pas dans nos mœurs et nos schémas culturels, personnels. Et il y en a. On se retrouve face à soi-même et à ses convictions qui perdent leurs racines. Une suggestion constante de détricotage mental.

Les cocotiers penchent leurs têtes décoiffées par l’air marin. Un jour, une autre année, Ajar et son cousin nous ont décroché une noix de coco en guise de bienvenue. L’eau douceâtre et tiède nous a rassasiés rapidement. Aller chercher un cadeau à 10 mètres du sol en grimpant une écorce lisse – qui oserait faire cela chez nous ?

L’air est lourd et infect. Pourquoi dans chaque pays l’essence a une odeur différente ?     Je regarde le trajet avec les yeux de notre chauffeur. Ici on ne se presse pas inutilement dans sa besogne ; les passants  flottent devant le pare-brise du véhicule qui fonce sur le chemin tout droit maintenant. Il klaxonne sans arrêt. Cela nous fait presque rire.

Pour nous, les occidentaux, la vigilance et la rapidité sont nécessaires dans la rue – marcher sur les trottoirs mal entretenus est une course d’obstacles. Pour traverser devant les files de voitures, rickshaws, camions, vélos, tous en mélange, demande du sang froid et de la réactivité. Aucun véhicule ne freine à l’approche des piétons. On dirait que tout engin est prioritaire. Les piétons de leur côté, conscients de leur ‘noblesse humaine’, avancent à leur vitesse obligeant les conducteurs à ralentir.

Je reconnais au loin le quartier côtier avec la vue sur l’océan. Je sens déjà la brise rafraîchissante sur mon visage. Bientôt je dirais au rickshaw de s’arrêter et nous descendrons. Dans la rue des affiches révélant l’attirance pour des idées déjà dépassées chez nous – marteau et faucille.

J’ai tant rêvé de ta venue chez moi. Tu m’as parlé de ton projet de voyage en France avec une conviction, avec un engagement. Tu as dit que tes parents étaient d’accord et qu’ils  t’épaulaient. A partir de ce moment-là j’y ai cru. Je me voyais t’attendant à Roissy, avec un porte-bébé adapté à son âge, pour porter Nivi. À chaque passage à l’aéroport je me visualisais dans la foule devant le panneau « Arrivée » une douce vibration au creux de mon cœur. Je sais que c’était ton grand rêve aussi.

Je nous imaginais échanger sur la condition féminine en Inde entre femmes. Je pensais te présenter à mes amies.  Je  me posais aussi la question, si j’allais devoir déchiffrer tes propos et lire entre les lignes pour bien comprendre ta pensée et ne pas y apposer mes schémas.

Je m’inquiétais pour votre garde-robe et cherchais les moyens les moins onéreux pour vous procurer des vêtements chauds et de notre culture.

Je vous voyais, Arta et toi, vous perfectionner en anglais par des conversations quotidiennes et j’imaginais Nivi courir partout dans notre maison, pour lui inconnue.

Y avait-il dans le monde quelqu’un d’autre qui chérissait un projet semblable au mien ?

Rien ne se passe comme je le pensais. Nous descendons du rickshaw mais je n’arrive pas à me repérer et à retrouver ta maison. A-t-elle changé de revêtement entre temps ?       La mer au loin, la plage sont toujours là, les mêmes. Les bateaux multicolores jonchent le sable en attendant la pêche de nuit. Plusieurs demeures, toutes pareilles, se trouvent dans la configuration des lieux que j’ai mémorisée. Nous errons un moment en prononçant ton nom devant des pêcheurs, des ouvrières en pause, des enfants à vélo. Point de réponse.

Une jeune fille au loin, nous observant depuis quelques minutes, finit par s’approcher et nous aborder en anglais. Je demande ton adresse avec insistance m’accrochant à cette opportunité soudaine. La jeune, belle et fluette, ne quitte pas son calme et sans répondre à ma question nous invite chez elle. Je la remercie gentiment mais avec un tressaillement intérieur pour ce détournement de mon but. J’explique ma venue. Padma, c’est son prénom, repose son invitation en ajoutant qu’elle nous montrera la maison ensuite. Le soleil baisse déjà en s’approchant de la ligne d’horizon. Je ressens un léger dépit et Arta qui commence à s’impatienter m’envoie des regards de supplique. On y va !

Nous sommes reçus par la famille de Padma et découvrons, étonnés, une maison de femmes de trois générations. Le papa de Padma travaille dans sa boutique en Arabie Saoudite et rentre au Kerala une fois par an. Inimaginable pour nous. Un sujet digne de film…

Nous nous présentons mutuellement – la mère de Padma fait la matrone, sa sœur, leur mère puis la sœur jumelle de la fille. Toutes douces et serviables. Elles nous proposent du chai et du soda. Arta est content et casé pour un instant. Moi, j’ai la tête pleine de questions que je n’ose pas poser. J’essaye de me voir dans une situation de vie semblable et je pèse mes sentiments. La vie et tout ce qu’elle est….

Le soleil disparait derrière l’horizon alors que je ressors ma question de l’adresse de Roopa. J’obtiens une réponse qui m’atterre : » Nous ne pouvons pas te donner son adresse parce que Roopa est la femme de notre cousin. Il l’avait épousée contre le gré de sa famille et nous sommes alors fâchées avec eux ». Un autre sujet de film ?

Bouleversée mais essayant de garder mon calme je prends congé. Je suis triste de savoir que Roopa est visée par la famille de son mari. C’est cruel. Devant la maison, un pied dans une sandale, j’entends mon prénom appelé au loin.

-Hello mam !- dans l’ombre de la maison voisine se tient une silhouette que je reconnais comme celle de Roopa.

-Hi Roopa ! At last ! – Enfin !

Je ne comprends pas comment elle s’était trouvée là, comment elle a su que nous étions chez sa belle-cousine. Cela appartient à la magie de l’Inde et au secret de la Mère Divine.

 

Une maison mal éclairée, copie conforme de celle que nous venons de quitter.                Les parents de Roopa sont là, aussi sa grand’mère, sa tante et son oncle. Nouvelles présentations, nouveau service.

-Sit down mam. Arta, sit!

L’anglais rudimentaire ne permet pas d’échanger largement mais le cœur et l’émotion y sont. L’enfant de Roopa a grandi et il n’est plus bébé. Son père a vieilli en pêchant quotidiennement. A son visage buriné s’ajoute une cataracte visible et je me demande combien d’années il lui reste avant la retraite. Aura-il une retraite ?

Roopa est d’une demi-tête plus petite que moi. Ses cheveux noirs et longs sont ramassés en une tresse épaisse qui caresse son dos quand elle bouge. Elle a beaucoup de grâce et sa féminité est soulignée par les vêtements typiques qu’elle porte ; colorés et ajustés au corps. Son regard est douceur et présence. Il exprime sa bienveillance naturelle, innée.                 Nous nous sommes rencontrées pour la première fois il y a 4 ans, lors de notre premier voyage au Kerala. Elle était jeune fille et en fin d’école secondaire. C’était son frère – Ajar – qui nous a recueillis sur la plage Ajanoor et nous a invités chez lui. Elle nous a nourris et désaltérés. Un geste qui m’a marqué. Nous avons échangé sur notre moment présent, partagé quelques instants joyeux et l’amitié était nouée. Juste avant notre départ Roopa a dit qu’elle était fiancée et qu’en sortant de l’école elle se mariera. Agée de 17 ans et le plan pour la vie déjà fait. Douceur et délicatesse face à ce chemin résolu, tracé par la réalité et les coutumes. Ça rime pour moi avec ce : ‘Koulu alkaa’  (»L’école recommence » en finnois) vingt temps plus tôt, en début de mois d’août en Finlande, où je me suis mêlée au groupe des lycéens comme moi. Eux – en fin de la période des vacances, moi – avec un répit de presque d’un mois encore mais comprenant leur soupir. Le soir était frais, les feuilles viraient doucement au jaune, la terre exhalait l’humidité. L’ensemble symbolisait  les longues soirées dans la pénombre, la fraîcheur ambiante omniprésente, le manuel sur le bureau et une patiente attente du retour du soleil et de la liberté. C’était autre chose que juste la reprise de l’école.

Ensuite nous nous sommes suivis sur Facebook et sur whatsap. Avec leurs mignons ‘Hi mam’ ‘How are you ?’ et des photos de nos minois échangées à tout va. Tout le monde s’y est mis – Roopa, Ajar, leur cousin. C’était pour moi un tremplin vers mes souvenirs de ce voyage exotique et ressourçant. Comme un fil qui traversait l’Europe, la Russie puis le Moyen Orient pour atterrir en Inde et se fixer dans le Kerala. Là où les journées sont toujours chaudes, souvent ensoleillées, vertes de la nature luxuriante, sèches ou humides selon la période de l’année, épicées et colorées.    Et joyeuses quand on est une touriste de passage.

Et maintenant je suis de retour à Ajanoor, mon fils est avec moi et ça fait leur bonheur. Roopa apporte une casserole remplie de petits paquets de feuilles de bananiers cuites. Ce sont des biscuits en version keralaise – à l’intérieur des carrés de riz bien aplati, parfumé à la cardamome et au lait de coco. On enlève la feuille et on mange l’intérieur en guise d’un gâteau. C’est délicieux, même si la chaleur du soir ne nous laisse  pas avoir faim.

Sur une étagère surchargée, creusée directement dans le mur de la pièce, Roopa pioche  un album de photos et nous montre celles de son mariage. Un volet s’ouvre sur la tradition du pays et les coutumes locales et cela m’émeut. La belle, jeune mariée est maquillée richement. Ses yeux de biche, profilés de noir épais, attirent le regard. Ses longues phalanges et les paumes de ses mains sont couvertes du henné en arabesques, courbes, spirales. Le volume de ses bijoux placés sur sa tête et sur son buste est tout juste impressionnant. Des ornements en forme d’une dentelle de perles couvrent le haut de son front. Un fin fil de perles blanches est posé sur la raie au milieu  de sa tête et finit en un cercle de petites pierres rouges et blanches au milieu de son front. De longues boucles d’oreilles en or et perles longent ses lobes en les couvrant presque.

Puis un double collier de perles et de pierres rouges et vertes part de son cou et court sur son buste. Sur les avant-bras – innombrables bracelets plaqués or. Le pendentif du long collier atteint sa taille là, où son sari rouge est minutieusement plié en nombreuses fines couches s’ouvrant vers le bas de la jupe. De là aussi, part vers le haut un pan de sari en dentelle dorée, s’appuie sur son épaule avant de retomber gracieusement sur son dos.  Dans le pays où pour beaucoup le fer à repasser électrique est un objet de luxe, les jeunes mariées ont le look des princesses. J’ai du mal à promener mes yeux sur les photos tellement l’accoutrement riche et élaboré est attrayant et subjuguant de beauté. Je sens le parfum de rose et de jasmin qui doit se dégager des pétales de fleurs ornant le lieu de la célébration. J’entends la musique stridente et cacophonique qui enjoue les invités. La lumière, les couleurs, la brillance encadrent l’événement.

-Marvellous – je m’extasie.

-Thank you mam. – Roopa n’a aucune réaction visible à mon commentaire flattant mais je crois qu’il la touche tout de même.

Le marié n’est pas moins exotique avec sa moustache et son turban, décoré d’une broche. Une kurta –chemise robe longue- surfilée d’or sur le col et sur le plastron, à la façon du pays, embelli son allure. Son caleçon – le pajama- couleur crème se plissant aux chevilles  est, on dirait, d’une taille trop grande pour lui. Et il a glissé une bague à tête en pierre sur son auriculaire ! Dire que toute sa famille a refusé de participer à la cérémonie pour cause de son choix d’une femme de rang inférieur….

A présent, le mari de Roopa, pour subvenir aux besoins de la famille, travaille dans la marine marchande. Six mois sur le bateau, six mois au foyer. Le sort de beaucoup de keralais dépend de l’expatriation. Pas assez de travail au petit pays qui compte plus de 34 millions d’habitants. Roopa le savait-elle en se mariant ? Pouvait-elle espérer mieux que cette vie de famille à mi-temps ? Le prix à payer pour une vie décente et pour faire vivre le clan. La vie est parfois davantage une survie que l’épanouissement et la croissance personnelle. Et moi, j’aimerais tellement sonder les tabous de la vie familiale en Inde.

Dans la nuit d’encre les cocotiers se découpent comme des oiseaux à un pied et aux ailes fourchues. Ils hérissent leurs plumes au vent comme pour se préparer à l’envol vers l’horizon, là, où le ciel rencontre l’océan. Son murmure est  un appel…

*****

Roopa continue à rêver de son voyage dans la France lointaine. Elle n’a pas encore pu venir chez moi, malgré l’amour, le respect et l’ouverture d’esprit de son mari.  Malgré la modernisation galopante de l’Inde. Des lois plus puissantes qu’elle ne lui ont pas permis de voyager seule, femme, dans un lointain pays étranger. Quand on est fille d’un pauvre pêcheur sans  terre ni  compte en banque bien garni on porte une estampille difficile à effacer.

Combien de temps faudra-t-il encore attendre avant que les rêves de femmes deviennent palpables ?  Dans ses mots d’au revoir Roopa m’a dit que c’était son ambition de me rendre visite. Elle y croit. Alors, un jour peut -être ? J’y crois aussi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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