En tête à tête avec Piton de la Fournaise

Ton partage sur Facebook concernant le sauvetage d’Elisabeth Revol sur Nanga Parbat m’a touché, même bouleversé. L’auteur décrit les conditions climatiques, l’ascension des sauveteurs, les circonstances du drame si crument qu’on le ressent avec tout son être, on s’y croit. Il ajoute ses réflexions sur le pourquoi et le comment de la motivation des alpinistes pour « gratter là où rien ne chatouille », comme disait mon père. Puis le drame qui est là – une alpiniste sur deux impliqués sauvée. L’autre – abandonné pour cause des conditions météo, sa position extrême sur la montagne, son état de santé et l’état de fatigue des sauveteurs qui ont fait l’impossible. 

A chacun son Everest. Ce récit me ramène à mon aventure avec le Piton de la Fournaise sur l’île de la Réunion. La maigre altitude de 2 600m a été pour moi le théâtre d’une lutte avec mes peurs et mes démons. La découverte de mes aptitudes du moment. Le vécu des extrêmes. Et une sensation de la connexion subtile et émerveillante avec la Nature du lieu.

La journée commence à 4h30. Nous sommes réveillés depuis au moins un quart d’heure alors que le réveil sonne et nous tire du lit. Le jour d’aujourd’hui est celui qui m’excite et me tracasse, qui promet des merveilles et me lance un challenge – la conquête du Piton de La Fournaise. Ma première approche d’un volcan actif. Ma première randonnée sur un volcan. 

Nous n’avons pas besoin de lumière pour aller vers la chambre de notre garçon pour le réveiller – le jour pointe déjà et oh, la surprise la chambre de notre gars est vide. Le lit est défait mais point de trace d’un pyjama abandonné. Sa valise est là pourtant, ses vêtements aussi. Consternée je retourne vers la salle de bain, les toilettes- il n’est pas là non plus. Nous nous avançons vers la partie est de la maison de Françoise et Christophe, nos hôtes Airbnb. Notre jeune est là, assis tranquillement dans la véranda, en train de nous attendre. Il s’était levé avant nous ! Le Piton de la Fournaise reçoit tous les respects.

 

Nous saisissons nos sacs à dos, je prends les bâtons de marche dont les mérites Christophe nous a tant vanté la veille au soir, en nous les proposant gentiment pour la randonnée. Les chaussures de marche sur pieds, bon sens, dans ce climat !, nous montons dans la voiture. Il nous attend un trajet d’une heure et demie jusqu’en haut, sur la pleine qui entoure le volcan et à partir de laquelle nous allons randonner.

 

Le jour se réveille franchement quand nous partons à 5h15. Il nous faut partir si tôt car vers 11h, parfois plus tard, les nuages arrivent sur les montagnes réunionnaises et bouchent la vue. Le volcan, son cratère mais aussi le plaine de la randonnée sont alors couverts de brouillard. Ce qui non seulement ôte tout le spectacle du paysage unique mais aussi rend l’excursion très dangereuse. Il est facile de s’égarer sur le chemin ou plutôt dans l’étendue désertique qui entoure le volcan. 

Quand nous arrivons sur la Plaine des sables le soleil est déjà assez haut pour éclairer les lieux et nous laisser contempler le caractère lunaire ou même martien de ce bout du monde. On dit de temps en temps « Je n’ai jamais rien vu de tel dans ma vie » mais cette fois-ci ça tient vraiment du vrai car même en lisant les descriptifs dans notre guide de voyage je n’ai pu imaginer un tel dépaysement. Et quelle beauté étrange sublimée par les rayons du soleil qui colore les paysages et les fait passer du gris en noir, en rose, en vermillon, en jaune, en marron, en blanc avec des pointes de vert des mousses et des petites plantes. La plaine des scories. Des roches des scories. Des amas de scories. Poussière de lave…

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Puis l’arrivée au parking de Pas de Bellecombe, un chocolat chaud et un sandwich maison en guise du petit déjeuner rapide et en route. Nous ne sommes pas seuls. Et il sera ainsi tout au long de cette randonnée.

Le soleil brille, l’air est vif de ces 8°C (!) (alors qu’en bas il fait 25° l’après midi). Je suis bien dans mes chaussures de randonnée.

Le parois haut de 150m nous présente une vue plongeante sur un petit cratère ocre, très esthétique et nu. C’est que cela ? Je n’arrive pas à croire. Il est vraiment minus. A regarder plus intensément on voit les gens se balader dessus. Plus au loin, un cône bleuté se lève vers le ciel, majestueux dans son dépouillement. Ah, oui, c’est plutôt là-bas.

Le petit cône c’est le cratère Formica Léo. On traverse un champ de lave caillouteuse, rocheuse dans l’enclos Fouqué pour le rejoindre. Je ne me rends pas encore compte que ce sera comme cela sur  tout le parcours. Je décide de grimper sur Léo tout de suite. Je ne sais pas dans quel état je serai en rentrant. J’ai bien fait.

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Le plus sérieux commence – le volcan ne parait pas bien loin. Difficile de croire que sa conquête est estimée à dans 3heures. Quand je marche dans ma compagne à 50m d’altitude mon pas est dynamique et élastique. Ma cadence assez rapide. Surtout depuis que j’ai fait ma cure avyrvédique dans le Kerala. Je me sens légère et svelte en marchant. Ici ce n’est pas du tout le cas. Mes jambes me pèsent, mes chaussures de même. J’ai l’impression de ne pas les décoller du sol et en plus le terrain est instable. Mon souffle est court.  Les 2300m (trop) brusquement atteints se font sentir.

Nous marchons sur des scories, des pierres brûlées, comme de la coke, transpercée par la température et laissée légère, instable. Le paysage est construit des amas de cette cokerie, parfois des écoulements épais de lave, en forme des bouses figées aux dessins variables – plus ou moins denses. Pas de trace d’un morceau plat et dégagé. La seule nature vivante ici sont des arbrisseaux robustes et raides. Le soleil chauffe – je me cache sous mon chapeau, mais le vent me l’enlève alors de temps en temps je refroidie ma tête. J’ai chaud, j’ai froid, en même temps. Le brise adoucit la soif tout de même. Et ça s’est important. 

Les miens sont devant. Ses 15 ans rendent mon fils léger et rapide mais il avouera plus tard qu’il avait souffert. Je les rattrape quand ils s’arrêtent pour lâcher le drone.

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Malgré sa monotonie apparente le paysage est étonnant et diversifié dans les détails. Je n’arrête pas de le scruter. Plus tard, en descendant je regarderai juste au-dessous de mon nez et autour de mes pieds, voyant toujours assez d’images remarquables.

Je peine et je m’arrête, et c’est aussi pour prendre des photos. C’est tellement spectaculaire. Des bouses de lave, des crottes de lave, des cailloux de lave, des boules de lave … Et le chemin est marqué de points blancs, qui font un parcours comme marqué à la pointe d’un pinceau ou par des cailloux semés par le Petit Poucet. Ces taches blanches se confondent parfois avec les mouchoirs en papier laissés ça et là par des visiteurs peu écolos ou peut être angoissés par le brouillard ? 

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Est-ce au bout d’une heure trente qu’on approche enfin le cône ? La lave a changé de couleur à plusieurs endroits mais la plus foncée date s’il y a dix ans ! Une fois l’ascension amorcée sur la gauche apparaissent les cônes supplémentaires. La plaine ressemble à une peau croûteuse qui laisse des éruptions boutonneuses sortir par ci, par là. C’est impressionnant. Crevassées, boursoufflées, écorchées ses créations me font penser au traitement qu’on inflige à un gâteau enfourné à une trop haute température.

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Quand on est suffisamment haut on voit au loin la paroi verte du massif qui entoure le volcan. Il s’en est détaché comme un ermite délimitant stratégiquement son terrain. Et il a été vorace – ses tentacules descendent jusqu’à la mer. Et quel spectacle – les vagues au loin léchant la côte, leur écume bien visible en mouvement devant la Fournaise éteinte mais morbide du Piton. 

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Je répare mes forces avec des petits encas énergétiques – une pastilles de vitamine C, quelques fruits séchés bien sucrés, une barre aux noix. Je bois de temps en temps plutôt contente de ne pas avoir soif et ainsi de porter suffisamment d’eau. Je converse avec le volcan. Il me défie – je le lui rend. Je lui parle de sa force mais aussi qu’il ne m’aura pas. Je ne me laisserai pas faire. J’avance. Je continue coûte que coûte.

Les gens passent et me dépassent. Certains courent comme des gazelles. Je les envie. D’autres se tiennent derrière moi et souffrent comme moi en escaladant. J’entends leur respiration rapide près de mes oreilles. Je marche à pas régulier et à la même cadence. Je suis obligée de m’arrêter régulièrement tout de même. Une dizaine de pas et pause. J’ai l’impression de peser 100kg et de n’avoir aucune prise sur mon corps. Mon souffle est trop court. Parfois je me glisse sur le sol en haletant. Je récupère un instant et je repars. Mes lèvres sont sèches et brûlent. Ma circulation du sang inexistante. 

A 2320 m une pause plus longue. Je m’assois près d’une caverne formée par l’écoulement et je repose mes esprits en regardant les paysages variés – l’océan au loin, la mer de lave qui descend vers celui-ci, les cratères et les cônes tout proches. Je me sens vivante et pleine de gratitude mais que je suis si fatiguée. Mes jambes semblent enflées et rigides jusqu’aux fesses. Comment vais-je descendre ? Trois heures  de retour. Je vois le panneau – Cratère Dolomieu – 20min. Je décide que ce sera assez pour moi pour aujourd’hui.

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J’entame le Gayatri mantra à la descente. Ça m’aide à rester vigilante et concentrée. Il faut que je fasse très attention où et comment je pose mes pieds. Mes chevilles  fatiguées, même si aidées par les chaussures de randonnée, ont un effort à faire. « Om bhur bhuvah swaha tat savitur varenyam… » Ne pas regarder au loin, avancer juste. Lentement mais sûrement. Ma tête est vide. Mon corps présent au soleil qui brûle, au vent qui fouette, à l’effort. « Bhargo devasya dhimahi dhyo yo nah pracodayat ».  Signification du Gayatri mantra

Toute mon énergie va vers le mouvement, pour avancer, rester concentrée et vigilante. Arrivée sur du « plat » j’avance avec des pauses. C’est du jamais vu – même sur ce morceau plus égalisé que la crête de tout à l’heure, je suis obligée de m’arrêter pour souffler.  Ou plutôt pour reprendre ma respiration. Respirer amplement me manque tellement.

Je m’arrête devant la Chapelle de Rosemont – une création étrange, une de plus, créée par la lave. Pour prendre une photo. Je veux voir ma tête dans cette épreuve.

Le désespoir arrive au bord de la falaise. Une fois Formica Léo dépassé je sens la souffrance arriver à son bout mais il y a encore ce rempart à escalader. La présence des 527 marches semble n’être aucune consolation. J’ai des doutes dans mes forces mais je n’ai pas le choix. Je ne peux rester en bas. Il est 13h et les nuages arrivent doucement mais sûrement. Dans quelques minutes peut être l’enclos, le volcan seront couverts par un brouillard qui ne permettra pas aux retardateurs d’apprécier leur environnement proche.

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Je ménage mes dernières forces pour entamer le parcours de cette cage d’escalier – le dernier ricanement du Piton de la Fournaise. Un, deux, trois, cinq, huit pas – je m’arrête.  Je souffle. Je souffre. Je reprends. Je reprends aussi mon mantra. Étape par étape je me hisse sur la plateforme qui fait face au volcan, pour, une fois de plus, le contempler de loin et pour situer ma randonnée sur la carte affichée à l’entrée. Je constate que je suis bel et bien arrivée sur le dôme du volcan et le morceau qui me manquait était celui qui permettait de se rapprocher du cratère. Celui-ci je verrai donc plus tard sur les photos des miens. 

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Je remercie Dieu d’être vivante et en forme pour attendre assise, sous les nuages maintenant bien présents, l’arrivée de mes hommes. Je sors mon sandwich de mon sac à dos et en le mangeant je revois le parcours. Je suis si contente de l’avoir fait et encore plus – d’être revenue en un seul morceau. 

Je partage un secret avec le Piton. Il restera le nôtre pour toujours et pour bien me rappeler de celui- ci, une fois mes esprits récupérés, je fais un vœu pour l’encrer.             Je pensais me connaître, le Piton m’a permis de contacter ce qui était encore voilé.

 

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